L’engrenage implacable qui conduisit à l’assassinat de Samuel Paty
Il y a des histoires dont on connaît malheureusement la fin avant même que le film ne commence. La Rumeur appartient à celles-là. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois-d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, était assassiné après avoir été harcelé sur les réseaux sociaux et accusé d’islamophobie à la suite d’un cours consacré à la liberté d’expression à la suite des attentats de Charlie Hebdo.
Six ans plus tard, la fiction s’empare de ces événements avec un parti pris particulièrement fort : revenir aux onze jours qui ont précédé le drame et observer comment un mensonge, d’abord presque banal, peut se transformer en quelques jours en une machine infernale, incontrôlable. C’est cette mécanique que La Rumeur, présenté le 18 septembre en compétition française dans la catégorie « Unitaires » au Festival de la Fiction de La Rochelle, entreprend de reconstituer.
Au commencement, un mensonge
Tout commence avec Assia, une adolescente perturbée et instable, qui raconte à son père une version mensongère du cours donné par Samuel Paty sur la liberté d’expression et les caricatures de Mahomet. Elle affirme notamment que l’enseignant aurait demandé aux élèves musulmans de quitter la classe. Le père reprend l'accusation. Un activiste islamiste intervient. Les réseaux sociaux s’en emparent. Le récit est partagé, commenté, amplifié, déformé. Samuel Paty est diabolisé. Ce qui aurait pu rester une affaire interne au collège change alors de nature.
La principale de l’établissement, Cécile Brunet, tente de contenir la crise tandis que Samuel Paty se retrouve progressivement isolé et publiquement désigné. Assia, de son côté, s’enferme de plus en plus dans son mensonge. Et c'est probablement là que La Rumeur trouve sa plus grande force : le film ne raconte pas seulement ce qui s’est passé. Il montre comment cela a pu se passer. Chaque étape rapproche un peu plus le spectateur d’une issue fatale qu’il connaît pourtant depuis le début. La tension ne vient donc pas du suspense traditionnel. Nous savons. Nous savons où conduiront les vidéos, les accusations, les messages partagés et la désignation publique du professeur. Mais cette connaissance rend précisément le récit plus oppressant. Le film observe comment plusieurs actes qui, pris séparément, pourraient sembler sans conséquence deviennent, une fois reliés les uns aux autres, une chaîne infernale et incontrôlable dont personne ne maîtrise plus le déroulement. Le scénario est librement adapté du roman graphique Crayon noir – Samuel Paty, histoire d’un prof, de l’historienne Valérie Igounet et de Guy Le Besnerais.
Julien Gaspar-Oliveri, un Samuel Paty profondément humain
Dans le rôle de Samuel Paty, Julien Gaspar-Oliveri évite la tentation d’en faire une figure abstraite ou un symbole dès les premières minutes. Il incarne d’abord un professeur. Un homme qui enseigne, discute avec ses élèves, doute, plaisante parfois et tente de continuer à exercer son métier tandis qu’autour de lui la situation devient chaque jour un peu plus inquiétante. Cette simplicité rend le personnage d’autant plus bouleversant. Le spectateur ne regarde plus seulement « l’Affaire Samuel Paty » telle qu’elle a été racontée dans les médias : il retrouve un homme pris dans un engrenage qui le dépasse. Julien Gaspar-Oliveri livre une interprétation particulièrement touchante de Samuel Paty, sans imitation démonstrative ni héroïsation excessive. Et la place accordée au personnage de l’adolescente permet de comprendre comment le premier mensonge se trouve progressivement dépassé par ceux qui s’en emparent. Cécile Bois incarne avec finesse et nuances Cécile Brunet, la principale du collège abandonnée de sa hiérarchie qui tente désespérément de soutenir Samuel Paty et de lutter contre la rumeur qui se fait de plus en plus menaçante.
La réussite de Rodolphe Tissot, le réalisateur et d’Alice Géraud, la scénariste tient à cette retenue : montrer comment l’ indicible peut surgir de l’addition de comportements presque ordinaires, comment une parole non vérifiée devient une publication, une publication une accusation, une accusation une désignation et, finalement, une cible.
Difficile de sortir indemne de La Rumeur. Non parce que le film chercherait à provoquer le spectateur, mais précisément parce qu’il refuse les effets faciles.
Diffusion prévue cet automne sur France 2 aux alentours de la période du sixième anniversaire de Samuel Paty. La date exacte n’est pas encore communiquée.
Production : AND SO MEDIA
Diffusion : France télévisions
Réalisation : Rodolphe Tissot
Scénario : Alice Géraud Librement adapté du roman graphique Crayon Noir-Samuel Paty, Histoire d’un prof (Studio Fact Editions) de Valérie Igounet et Guy Le Besnerais
Casting : Julien Gaspar-Oliveri, Cécile Bois, Manel Benyoucef
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