Le Jour et La Nuit
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Nous sommes tous Michael

Samedi 17 janvier, Marseille, noyée sous l’émotion, a rendu un dernier hommage à Michael Asaturyan, jeune lycéen de 16 ans assassiné devant le lycée Camille Jullian à Marseille. Après les obsèques en l’Eglise apostolique du Prado le vendredi 16 janvier, la marche blanche a réuni près de 5000 personnes.

Plusieurs milliers de Marseillais, de blanc vêtus, sont descendus dans la rue à l’appel du CCAF-Sud relayé par les syndicats enseignants d’Aix-Marseille, le SNUep-FSU et la FSU 13. Le cortège s’étendait sur plusieurs kilomètres des Réformés jusqu’au Vieux Port, dans le recueillement et l’affliction partagée. Vibrant hommage, sous l’ombrière, face à la mer, où retentissent les chants sacrés arméniens Der Voghormia, Der Voghormia, pendant que chacun dépose une rose blanche sur les dalles du port, un dernier signe de croix, accompagné de ce message, au sol : « je suis Michael ».

 

Michael Petit Ange


« Michael était un garçon très calme, toujours souriant, il ne demandait rien à personne. C’était un ado comme nous, comme tous les ados du monde. Il ne méritait vraiment pas ça, vraiment pas ! », lâche, la gorge nouée, l’un de ses copains de classe. Les camarades du Lycée Camille Jullian tenaient les premiers rangs du défilé, devant les élus locaux qui ont répondu présents mais ont su se garder de toute récupération. Les Arméniens et avec eux, les Marseillais, toutes catégories confondues sont sous le choc de la perte de l’un de leurs enfants, aimé de tous. « Misha avait réellement une âme pure (maqur Hoqi), il était brillant au lycée et altruiste, il était formidable avec tout le monde. Cela faisait deux ans qu’il avait rejoint les scouts et pour moi, il était comme mon enfant », confie Artyom, l’un de ses amis des scouts apostoliques. Sur toutes les pancartes, des prières pour « Michael Petit Ange parti trop tôt ».

 

Point de non-retour ?


Et si ce qui arrivait aujourd’hui à Michael, dans le contexte de menaces actuelles, était symptomatique d’un système qui a atteint son point de non-retour ? Les enseignants sont venus en nombre, eux-aussi, car depuis plus de 15 ans, ils sont témoins au quotidien de la dégradation du système éducatif : « la sanction ne fait plus peur, les élèves sont de plus en plus tôt en situation d’échec scolaire et tombent dans la délinquance, parfois avant même l’entrée au collège. Dans un certain nombre d’établissements, on ne peut plus faire cours avec les valeurs de la République, mais le rectorat et les politiques ferment les yeux et étouffent les incidents, alors voilà où on en arrive », s’exclame Samuel, professeur de Maths dans un collège de l’Estaque, au Nord de Marseille. Ces deux derniers mois, le Lycée Professionnel Camille Jullian a d’ailleurs été le terrain de trois agressions graves envers les enseignants : lancers de fourchettes et de couteaux de cuisine sur les professeurs se trouvant au tableau, voilà de quoi se faire une idée de la température ambiante. Alors, malgré la dignité qui émane du cortège, beaucoup fulminent  intérieurement. « Nous sommes ici  pour Michael, parce qu’en tant que parents, nous ne pouvons pas tolérer que de tels actes de violence barbare se produisent dans notre ville. Pour nous, c’est encore plus grave que tout le reste ce qui se passe maintenant ici, dans ce lycée de Marseille, car cette fois, c’est un adolescent de 16 ans qui a été visé, et ça, on ne peut plus laisser faire », déclarent Francine et Serge, une rose blanche dans une main, un crayon dans l’autre.
Annick Asso

 

Pour une simple histoire de ballon ?

L’enquête se poursuit et, depuis une semaine, les circonstances du drame qui secoue tous les Marseillais ne sont pas encore clairement élucidées. Michael Asturyan, élève au lycée professionnel Camille Jullian dans le 11ème arrondissement, a été sauvagement tué devant son établissement à coups de couteau, après avoir été roué de coups de matraque, le lundi 12 janvier dernier. La brigade criminelle est saisie de l’affaire mais peu d’informations filtrent. Au lycée Camille Jullian, les camarades de Michael n’ont pas souhaité s’exprimer sur les faits. Dans la communauté arménienne, même topo : « c’est une histoire de ballon en cours d’EPS et rien de plus ».


Rappel des faits
Lundi 12 janvier, une querelle éclate en cours d’EPS entre Michael et une autre élève, alors que les élèves jouent au basket. Une autre élève d’origine maghrébine, Sophia, s’interpose et appelle ses cousins pour qu’ « ils lui fassent la peau », selon ses paroles. Après son cours, se sentant menacé, Misha téléphone à son frère et son cousin qui lui conseillent de sortir et de se diriger vers la voiture où ils l’attendent. Mais tout s’enchaîne trop vite. A la sortie du lycée, il est en train d’envoyer un texto à son frère pour savoir où les rejoindre et n’a pas le temps de voir les deux voyous qui s’abattent sur lui en scooter pour lui asséner des coups de matraque et de couteau mortels. La victime a reçu « plusieurs coups de matraque télescopiques et quatre coups de couteau notamment aux avant-bras, au pubis et un dernier coup fatal sous l’aisselle qui aurait sectionné l’aorte », déclare le procureur de la République, Brice Robin. Son cousin et son frère arrivent trop tard : le jeune Michael est en train de se vider de son sang et les pompiers, qui arrivent 35 minutes plus tard, n’ont rien pu faire. Ses amis ne peuvent s’empêcher de penser que s’il les avait vus arriver il aurait sans doute pu riposter car c’était un garçon gaillard qui pratiquait le sambo à bon niveau…


Zakari, Reda et Sophia, l’assassin, son acolyte et leur commanditaire
Après la reddition du premier suspect, âgé de 17 ans, prénommé Zakari, identifié comme l’assassin présumé, c’est au tour de Reda, connu des services de polices et condamné à quatorze reprises (vols avec violences, trafics de stupéfiants), de  se rendre à la police le 15 janvier. Le jeune homme âgé de 18 ans est originaire de la cité Bel Air, qui compte une importante communauté arménienne qui cohabite déjà depuis de nombreuses années, non sans difficultés, avec la population maghrébine locale. Il serait le pilote du scooter et celui qui aurait asséné les coups de matraque. Dans la journée du 15 janvier, Reda poste sur son compte facebook un statut sans équivoque : « je vous baise tous…Oui si je peut je t’arrange mais si tu te manque sur ma tête que je t’allonge. AIR BEL 13011 sa va me manque un jours ou l’autre je sortirai je vous aime » (Sic).
Une information judiciaire a été ouverte pour assassinat et complicité d’assassinat avec détention provisoire des deux mineurs, Zakari et Sophia, qui encourent jusqu’à 30 années de réclusion criminelle voir pire encore, le juge d’instruction pouvant tout à fait exclure l’excuse atténuante de minorité. Devant des faits d’une violence inqualifiable, une condamnation exemplaire est attendue par l’opinion publique.
Annick ASSO, avec Loïc Salebert, à Marseille.

Que s’est-il vraiment passé en cours d’EPS?

Selon la version officielle, à l’origine des faits, une altercation sur le terrain de sport. Michael n’aurait pas voulu donner le ballon à sa camarade... Un maigre motif.
Le procureur de la République de Marseille, Brice Robin a expressément voulu faire taire les rumeurs. « Les faits n’ont strictement rien à voir avoir avec les affaires de terrorisme à Paris et n’ont pas plus de fondement raciste ou communautaire ». Une volonté de ne pas attiser des tensions déjà pourtant bien existantes que l’on masque volontiers sous l’image surfaite d’une ville érigée comme un modèle en matière de vivre ensemble. Mais, depuis le 7 janvier, le discours n’est plus crédible. Car, ici, comme ailleurs, une majorité de banlieusards n’est pas Charlie. Des incidents se produisent partout dans les établissements et les enseignants craignent à présent d’avoir à évoquer les termes de liberté d’expression, de laïcité, de tolérance, sans que cela ne dégénère – comme dans l’affaire récente de Châteauroux. Selon des élus locaux, sur le terrain de sport du lycée Camille Jullian, tout aurait dérapé à cause d’une seule phrase fatidique prononcée par Michael : «Je suis Charlie»… Si cette information est confirmée dans les jours à venir, on ne serait pas surpris de constater qu’une fois de plus le véritable motif du drame aurait été volontairement dissimulé sous prétexte de ne pas attiser les haines. Voilà qui en dit long sur l’état de la liberté dans notre pays. Et que retiendra l’Histoire ? En Janvier 2015, pendant que des lycéens s’emparaient de la Bastille et faisaient la Une de Libération, d’autres, dans les quartiers, étaient roués de coups... à mort... pour être eux aussi Charlie, avec seulement quelques lignes dans la presse nationale.
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